« Ôde à la Lune » : quand le paysage devient une scène
Le 2 août 2025, après une année d’interruption, la Fête du Lac retrouve les rives de la baie d’Albigny. Pour ce rendez-vous profondément ancré dans l’histoire d’Annecy, ARTEVENTIA imagine « Ôde à la Lune », une création de 70 minutes conçue non pas seulement pour être regardée depuis les berges, mais pour habiter tout un paysage.
Le lac, les montagnes, la profondeur de la baie, les reflets et le ciel deviennent autant de matières avec lesquelles composer.
C’est sans doute l’une des particularités les plus fascinantes de la Fête du Lac : ici, la scène n’a ni rideau ni véritable limite. Elle s’étire sur plusieurs centaines de mètres et oblige à penser simultanément le premier plan, la surface de l’eau, l’horizon et la hauteur. Le spectacle ne peut donc pas simplement être posé devant le paysage. Il doit composer avec lui.
« Annecy impose immédiatement une forme d’humilité », explique Édouard Grégoire, directeur artistique d’ARTEVENTIA. « On arrive dans un décor qui existe déjà et qui est exceptionnel. L’enjeu n’est pas de chercher à le masquer ou à le dominer, mais de comprendre comment le spectacle peut venir le révéler autrement pendant soixante-dix minutes. »
Six actes pour raconter une nuit
Ôde à la Lune se déploie en six actes et s’appuie sur une écriture musicale conçue comme le fil conducteur de la soirée. Chaque séquence possède son propre rythme, ses couleurs et son vocabulaire visuel, mais l’ensemble doit conserver une continuité suffisamment forte pour accompagner le public pendant plus d’une heure.
Une durée aussi longue change profondément la manière de concevoir un spectacle. La puissance ne peut pas être permanente. Il faut savoir ralentir, laisser une image prendre le temps d’exister, créer une attente avant de retrouver de l’ampleur. Certains tableaux investissent toute la largeur du lac quand d’autres choisissent au contraire de resserrer le regard.
« Sur soixante-dix minutes, le vrai défi est le rythme. Si l’on cherche à impressionner sans arrêt, le public finit par ne plus rien ressentir. Il faut des respirations, des ruptures, des moments où l’on accepte d’en faire moins pour que ce qui arrive ensuite retrouve toute sa force. »
La musique devient alors bien davantage qu’un support de synchronisation. Elle structure la dramaturgie, permet de passer d’un univers à l’autre et donne aux différentes disciplines un langage commun.
Une écriture à l’échelle du lac
Pour donner corps à cette fresque, le dispositif technique prend des proportions inhabituelles. Près de 90 barges et plateformes sont réparties sur le lac, dessinant une façade d’environ 900 mètres. La création représente près de 10 500 ordres de tir, avec quelque 2 tonnes de matière pyrotechnique, tandis qu’une vingtaine d’artificiers participent à l’installation et à l’exploitation du spectacle.
Mais les chiffres ne constituent que l’ossature invisible du projet.
Sur le lac, plus d’une centaine de positions permettent de travailler la largeur, les diagonales, les profondeurs et les effets de réponse entre différents points de la baie. Une séquence peut ainsi parcourir progressivement le paysage, surgir simultanément à plusieurs endroits ou construire une architecture suffisamment ample pour exister face aux reliefs environnants.
« Lorsque l’on dispose d’une façade aussi large, la tentation serait de vouloir constamment tout remplir. Pourtant, ce sont souvent les mouvements, les déplacements d’un point à l’autre ou les contrastes entre le vide et la pleine largeur qui donnent le plus de relief. »
Cette écriture spatiale devient une véritable scénographie.
La pyrotechnie n’est plus uniquement pensée en hauteur. Elle travaille également les lignes basses, les perspectives et les reflets. La lumière prolonge certaines séquences dans l’obscurité. Les lasers structurent l’espace différemment, tandis que les effets aquatiques créent un lien direct entre la surface du lac et les images qui se développent au-dessus.
Faire dialoguer les disciplines
C’est dans cette rencontre que Ôde à la Lune prend véritablement sa dimension multidisciplinaire.
La création associe pyrotechnie, jeux de lumière, lasers, effets aquatiques, performances rythmiques et composition musicale dans une écriture continue.
L’objectif n’est déjà plus de présenter successivement les différentes technologies disponibles, mais d’éviter précisément que le public les perçoive comme des blocs séparés.
Une séquence peut commencer dans l’eau, être prolongée par la lumière puis se déployer dans le ciel. Un mouvement pyrotechnique peut répondre à une évolution musicale avant de disparaître pour laisser l’espace à une image beaucoup plus dépouillée.
« Ce qui m’intéresse, c’est le moment où l’on ne se dit plus : maintenant voilà les lasers, maintenant voilà la pyrotechnie, maintenant voilà l’eau. Si ces frontières restent visibles, c’est que nous n’avons pas encore totalement créé un langage commun. »
Cette recherche devient l’un des axes majeurs du Bureau des Créations ARTEVENTIA : penser le spectacle avant les outils, puis choisir les disciplines capables de servir l’intention.
Quinze jours pour quelques dizaines de minutes
Derrière les images du 2 août se cache également une logistique considérable.
L’installation du dispositif nécessite environ quinze jours de montage, pendant lesquels les équipes investissent progressivement le lac. Barges, plateformes, systèmes de tir, réseaux de communication, lumière, effets aquatiques et équipements techniques doivent être positionnés, sécurisés, testés et intégrés à une organisation générale qui mobilise de très nombreux intervenants.
Cette longue préparation contraste avec la nature même du spectacle : 70 minutes, puis tout disparaît.
C’est peut-être l’un des paradoxes les plus singuliers de ces grandes créations. Des semaines de travail sont nécessaires pour produire une expérience qui, par définition, ne se reproduira jamais exactement de la même façon.
« C’est aussi ce qui fait la beauté de ce métier. On construit énormément pour un moment très court. Tout ce travail doit ensuite devenir invisible. Lorsque le spectacle commence, le public ne doit plus voir les jours de montage, les câbles, les contraintes ou les systèmes. Il doit seulement pouvoir entrer dans l’histoire. »
Un retour devenu point de départ
Pour ARTEVENTIA, Ôde à la Lune marque une étape importante.
Cette première création pour le retour de la Fête du Lac pose les bases d’une relation qui se poursuivra dès l’année suivante avec « L’Âme du Monde », nouvelle création de 70 minutes encore plus largement multidisciplinaire.
Mais en 2025, tout commence déjà par la même intuition : considérer Annecy non comme le décor d’un spectacle, mais comme sa matière première.
Le lac devient une scène.
Les montagnes deviennent une profondeur.
Les reflets deviennent une seconde image.
Et la lumière, l’eau, la musique et la pyrotechnie cessent progressivement d’être des disciplines indépendantes pour composer une seule fresque.
Plus de 150 000 spectateurs découvrent alors cette création depuis les rives de la baie d’Albigny.
Pendant 70 minutes, Ôde à la Lune ne cherche pas simplement à illuminer Annecy.
Elle cherche à regarder autrement un paysage que tout le monde croyait déjà connaître.
Crédits photos : Frédéric Lepla – Arthur Lepla – Nicolas Guilitte


